Corps techniques. Prototypes

« …essayer toujours, lorsque vous observez une forme, de voir les lignes qui l’ont engendrée par le passé et qui déterminent son évolution future… » John Ruskin (citation de Tim Ingold, Faire, Éditions Dehors).
L’apparition de nouveaux matériaux, l’étendue des possibilités de transformation et traitement de ces derniers ont participé à l’accroissement de l’offre de nouveaux produits d’une industrie devenue indiscutablement le plus grand producteur de formes.
Au sein de ce système, délimité par des contraintes économiques et matérielles, on peut distinguer une catégorie « d’objets » qui occupent une place particulière, et partagent certains points communs avec la production artistique : les prototypes.
Travailler sur un prototype implique de prendre l’homme comme sujet d’étude, son corps, ses habitudes, ses désirs, et ses aspirations, mais aussi d’étendre son champ de recherche au vivant au sens large. On peut, de l’aérodynamisme d’une aile d’oiseau, à l’imperméabilité d’une feuille d’arbre, suivre les traces d’un héritage biologique dans les «enveloppes » technologiques.
La valeur d’un produit peut être mesurée par le bien être, le confort, ou encore les
possibilités qu’engendre son usage. Mais celui-ci peut révéler d’autres qualités. En effet, un prototype peut donner le sentiment de se situer hors temps. À la fois tout entier tourné vers l’avenir, cherchant à l’anticiper, sa dimension cumulative quant à elle révèle la présence de formes du passé, qui s’y trouvent réagencées. Intermédiaire entre idée et usage, les prototypes, une fois leur rôle accompli, sont les témoins d’histoires advenues, ou non.
Capables, lorsqu’ils ont été désavoués, de donner un aperçu de réalités possibles qui ont été écartées.
L’industrie est donc naturellement devenue une vaste réserve de formes qui s’auto-alimente, dans laquelle il est possible de piocher. Si la conception d’un prototype revient souvent à un designer, l’artiste, dégagé d’un cahier des charges ou de toute autre contrainte imposée par le marché, peut, en s‘appuyant sur ce modèle (et c’est ce qui vous est proposé) questionner notre rapport aux objets, leurs usages, leur autorité, et proposer d’autres scénarios.
En épuisant les formes, par étirements, découpes et diverses transformations, il est
possible de les libérer de leur usage et de leur accorder d’autres qualités : émotionnelles, fictionnelles, spéculatives, etc. Les choses révèlent toujours quelque chose des personnes qui les fabriquent.
Il sera possible d’utiliser plusieurs techniques que nous aborderons, de modeler directement des formes, mais aussi de sur-modeler ou mouler des objets existants pour partir d’une base, d’une forme « donnée ». Celle-ci pourra ensuite être transformée en argile (par estampage) puis moulée afin d’être tirée dans une matière rigide (plâtre, résine).

Alexandra Bircken, Camille Blatrix, Bruno Gironcoli, Marguerite Humeau, Xavier Veilhan, Jean-Luc Moulène